#82 · Fraude scientifique sur Alzheimer et coût d’opportunité

Ou pourquoi la détection de la fraude scientifique est un enjeu scientifique et social

#82 · Fraude scientifique sur Alzheimer et coût d’opportunité

Chère abonnée, cher abonné,

Peut-être avez-vous vu passer cette information : un influent article de 2006 sur les causes de la maladie d’Alzheimer serait frauduleux. Si elle est avérée (et tout laisse à croire qu'elle l'est), cette fraude pose un problème éthique, scientifique — mais aussi social. Pour comprendre le problème scientifique et social qu'elle pose, il faut mobiliser un important concept de la science économique : le coût d’opportunité.

Avant de continuer, un bref rappel qu'aura lieu demain à 20h la 13ème visioconférence privée. Retrouvez l'URL Zoom à cette adresse :

Visioconférence privée #13 · Août 2022
Rendez-vous jeudi 4 août 2022 à 20h sur Zoom pour la prochaine visioconférence privée

Quelques mots sur cette probable fraude pour commencer. Je ne suis spécialiste ni en sciences médicales, ni dans la maladie d'Alzheimer. De ce que j'ai compris, l'article contiendrait des images qui auraient été fabriquées. Comme il s'agirait d'images fabriquées, il est difficile de croire à l'erreur de bonne foi. Surtout, pendant quinze ans cet article a servi de point de départ à de nombreuses autres recherches sur la maladie d'Alzheimer. Dans une direction qui est, semble-t-il, une impasse. Gaspillant ainsi temps et ressources scientifiques.

En quoi le concept de coût d'opportunité nous permet de comprendre le problème scientifique et social que pose cette fraude ? Pour faire simple, le coût d'opportunité est le coût des alternatives auxquelles on renonce. Si j'ai une heure de libre devant moi, je peux l'utiliser soit pour faire une partie de karaoké, soit pour faire du poney. Mais je ne peux pas faire les deux en même temps. Si je décide de faire une partie de karaoké, je renonce à faire du poney — mon coût d'opportunité est une heure de poney "perdue". Lorsque le coût d'opportunité de l'une des alternatives dépasse le gain de l'alternative qui a été choisie, il y a un problème.

Dans le cas qui nous intéresse, le coût d'opportunité est simple à identifier : ce sont les quinze années que les chercheurs auraient pu consacrer à des travaux allant dans des directions potentiellement plus fécondes que celle lancée par l'article vraisemblablement frauduleux. Le coût d'opportunité est d'autant plus grand que certaines de ces recherches auraient sans doute pu permettre d'améliorer la prise en charge des patients souffrant de cette maladie. D'autant plus que nous vivons dans des sociétés vieillissantes, où le nombre de personnes susceptibles de contracter cette maladie augmente.

Maintenant que la probable fraude a été identifiée, la recherche va pouvoir se faire dans des directions potentiellement plus fécondes. Mais les quinze années qui viennent de s'écouler sont définitivement perdues. Et il faudra sans doute plusieurs années pour rediriger les programmes et les projets de recherche en cours.

Plus fondamentalement, la fraude scientifique est en elle-même un problème. Elle rompt le contrat de confiance entre le chercheur et ses collègues, et elle rompt le contrat de confiance entre le chercheur et la société. Pire encore, dans les cas où la recherche a des implications concrètes sur la vie des gens (ce qui est le cas ici), la fraude peut avoir des conséquences négatives sur le reste de la société. Combien de personnes n'ont pas reçu les traitements adéquats à cause de cette fraude ? Combien de personnes ont perdu de l'espérance de vie à cause de cette fraude ? Combien de personnes ont été diagnostiquées avec du retard à cause de cette fraude ? C'est pour ça que je dis que cette fraude pose un problème social — en plus de poser un problème éthique et scientifique.

Contrairement à l'intuition, que l'on découvre des fraudes scientifiques illustre que l'écosystème scientifique fonctionne efficacement. Les fraudes, dans les sciences comme partout ailleurs, sont inévitables. Il n'est pas réaliste d'espérer qu'elles disparaissent complètement. La question n'est pas de savoir comment faire disparaître les fraudes, mais de savoir comment minimiser la probabilité qu'elles surviennent. Lorsque l'écosystème scientifique parvient à les détecter, il va dans ce sens.

Mobilisons un résultat théorique en économie du crime pour illustrer cet argument. Soit G le gain associé à la fraude si elle n'est pas découverte. Soit p la probabilité de voir la fraude découverte. Si p = 1, les fraudes ont une probabilité de 100% d'être détectées — toutes les fraudes sont tout le temps détectées. Si p = 0, les fraudes ont une probabilité nulle d'être détectées — aucune fraude n'est jamais détectée. Soit D la pénalité associée à la découverte de la fraude. Dans les sciences, D correspond à une perte (souvent importante) de prestige et de réputation scientifiques.

L'individu fraudera si G, le gain associé à la fraude, est plus élevé que la pénalité pondérée par la probabilité que la fraude soit découverte — on appelle cette pénalité pondérée par une probabilité un coût espéré.

G > D*p

Bien sûr, il s'agit d'un petit modèle simple, la réalité est plus complexe. Par exemple, les individus peuvent mal estimer la valeur des paramètres — et donc "faire un mauvais calcul". Pensez à Poutine qui décide d'envahir l'Ukraine : il a clairement sous-estimé l'efficacité militaire ukrainienne, la résistance de la population ukrainienne, le soutien des pays occidentaux à l'Ukraine, et il a surestimé les capacités opérationnelles de son armée. Mais en l'état, ce modèle simple suffit pour mon argumentaire.

Si l'écosystème scientifique fonctionne correctement, p est élevé (les fraudes ont une probabilité forte d'être découvertes) et D est élevé (la découverte d'une fraude est très coûteuse pour son auteur). Comme le coût espéré de la fraude augmente, et sous réserve que le gain de la fraude soit fixe, plus le coût espéré augmente, plus la probabilité de voir quelqu'un frauder diminue. Ce qui est exactement le résultat auquel on souhaite aboutir — à la fois du strict point de vue scientifique, mais aussi d'un point de vue social.

Il y a, je crois, encore des efforts en termes de détection de la fraude à fournir. Il me semble pour autant que dans l'ensemble, la communauté scientifique avance dans la bonne direction. Il me semble également que c'est notre rôle de vulgarisateurs d'expliquer ces fraudes — et d'expliquer en quoi leur détection montre non pas que les sciences ne valent rien, mais au contraire que leurs mécanismes d'autocorrection fonctionnent correctement. Combien de fois des fraudes de conspirationnistes, de gourous, d'antivax, de religieux, d'homéopathes, d'anthroposophes et j'en passe ont été dénoncées et corrigées par leurs pairs ? Pour paraphraser un propos de Churchill :

La science est la pire méthode pour produire de la connaissance — à l'exception de toutes les autres.

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Olivier