#3 · L’argent n’explique pas (tous) nos comportements

Contrairement à une idée répandue, la science économique n’est pas (que) une “science de l’argent”. La manière dont les économistes conceptualisent les incitations non-monétaires l’illustre bien.

#3 · L’argent n’explique pas (tous) nos comportements

Dans l’article de la semaine dernière, je défendais l’idée que la boîte à outils sceptique gagnerait encore en robustesse si on y ajoutait le concept d’incitations – un concept au cœur de la science économique. Dans l’article de cette semaine, je vais aborder la différence entre incitations monétaires et incitations non-monétaires – une différence très importante pour pouvoir pleinement utiliser ce concept d’incitations. Aborder cette différence me permettra également de battre en brèche le mythe que la science économique serait une “science de l’argent”.

En bref

La section En bref vous propose un résumé du contenu de l’article. Très utile si vous n’avez pas le temps de le lire en entier, ou si vous souhaitez en scanner le contenu.

  • Contrairement à un cliché encore tenace, la science économique n’est pas (que) une “science de l’argent”. Elle permet certes de s’intéresser aux choix impliquant “de l’argent”, mais elle permet, dans le même cadre théorique, de s’intéresser aussi aux choix n’impliquant pas (forcément) de l’argent.
  • Lorsque le gain associé au choix d’une alternative est “de l’argent”, on parle d’incitation monétaire. Lorsque le gain est “tout sauf de l’argent”, on parle d’incitation non-monétaire. Une incitation non-monétaire, c’est donc toute incitation qui n’est pas monétaire.
  • Avec les exemples d’un créateur complotiste et d’un journaliste opposé aux pesticides, je détaille ce en quoi consistent les incitations monétaires et les incitations non-monétaires
  • L’incitation individuelle (“ce qui est bon pour l’individu”) n’est pas nécessairement alignée avec ce qui est désirable socialement (“ce qui est bon pour la société”)
  • Les incitations non-monétaires peuvent sans doute se classer en trois catégories distinctes : incitations sociales, incitations psychologiques et incitations politiques
  • Pour un choix donné, les incitations sont souvent multiples. Elles peuvent aller dans le même sens (et se renforcer, crowding in), elles peuvent aussi aller dans des sens contraires (et se chasser, crowding out). Il n’y a malheureusement pas (pour le moment ?) de théorie générale qui permettrait d’identifier quand et pourquoi, parfois elles se renforcent, parfois elles se chassent.
  • Lorsque l’on cherche à identifier où se situent les incitations des parties prenantes d’un débat, il faut donc bien avoir en tête que les incitations ne sont pas forcément seulement monétaires, et que leur effet combiné n’est pas toujours évident à identifier

Une confusion courante

Avant d’aborder la différence entre les incitations monétaires et non-monétaires, il me paraît important de commencer par aborder la confusion qui entoure trop souvent ce qu’étudie la science économique – une confusion qui existe aussi dans la tête de certains économistes, même s’ils se font de plus en plus rares.

C’est un cliché qui circule beaucoup sur la science économique : cette dernière serait une “science de l’argent” – et rien d’autre. Elle n’aurait d’intérêt que pour “l’argent”, “la finance”, “la monnaie”, “l’économie”, “la croissance”. Comme je l’expliquais la semaine dernière, c’est un argument très caricatural car la science économique est d’abord une science qui étudie nos choix. Qu’ils portent sur des questions d’argent, ou non.

Alors certes, la science économique s’est à l’origine effectivement développée en étudiant les incitations monétaires – les choix qui impliquent “de l’argent”. Mais cela fait plusieurs décennies que les économistes ont réalisé que :

  1. les incitations non-monétaires (les choix qui n’impliquent “pas de l’argent”) sont quantitativement très importantes : elles sont impliquées dans un grand nombre de nos décisions, que ce soit seules ou en conjonction avec les incitations monétaires
  2. les interactions entre incitations monétaires et non-monétaires (est-ce qu’elles se renforcent ? Est-ce qu’elles se chassent ?) sont loin d’être évidentes, comme l’illustre le très célèbre article sur les amendes dans les crèches de Tel-Aviv
  3. les outils théoriques (principalement des modèles mathématiques) que l’on a développé à l’origine pour étudier les incitations monétaires marchent en fait très bien pour étudier les incitations non-monétaires. Ce qui, en plus d’être très pratique pour ne pas à avoir à développer un nouveau cadre théorique, nous permet de modéliser assez simplement les interactions (pas toujours évidentes) entre ces deux grandes familles d’incitations.

Il me semble d’ailleurs être plutôt bien placé pour savoir que la science économique est parfaitement capable d’étudier autre chose que “l’argent”, puisque qu’une partie de mes recherches de doctorat portent sur l’effet de certaines incitations non-monétaires sur le lieu de travail ! Et mes recherches n’ont rien d’extraordinaire à ce sujet, au sens où elles s’insèrent dans une littérature scientifique beaucoup plus vaste qui porte elle aussi sur les incitations non-monétaires sur le lieu de travail.

J’ai bien conscience qu’il faudra plus que deux articles de la newsletter pour montrer toute l’étendue de la recherche qui porte sur les comportements non-monétaires en science économique. Mais il faut bien avoir en tête qu’il est courant, pour les économistes, de faire de la recherche sur des comportements qui n’impliquent pas (uniquement, voire pas du tout) de l’argent.

Le complotiste et le journaliste

La semaine dernière, j’expliquais ce qu’est une incitation en ces termes :

Une incitation, c’est quelque chose qui nous encourage à choisir une alternative plutôt qu’une autre. C’est choisir une alternative parce que l’on a intérêt, un gain, à la choisir.

Lorsque le gain associé à une alternative est monétaire (un gain “en argent”), on parle d’incitation monétaire. Lorsque le gain associé à une alternative n’est pas monétaire, on parle d’incitation non-monétaire. Une incitation non-monétaire, c’est donc toute incitation qui n’est pas monétaire (en jargon d’économiste, les incitations non-monétaires sont ce que l’on appellerait un résidu : c’est tout ce qu’il reste une fois que l’on a enlevé les incitations monétaires). Mais en quoi consistent exactement ces différents types de gains ? Je vous propose de répondre à cette question avec deux exemples.

Imaginons un créateur de contenu complotiste – antivax, qui croit à la Terre plate, au grand remplacement, peu importe. Ce créateur a une chaîne YouTube avec une bonne audience, un Tipeee, un uTip et/ou un Patreon qui lui rapportent des revenus — en plus de ses vidéos qui ne sont pas démonétisées. Pourquoi choisit-il de diffuser régulièrement du contenu complotiste, alors que ce contenu n’est fondé sur aucune réalité vérifiable et est donc de la désinformation ?

Imaginons également un journaliste dans un quotidien national très connu. Ce journaliste n’aime pas les pesticides. Il a bâti sa carrière sur leur dénonciation. Parce qu’il est opposé aux pesticides, il est souvent invité dans les débats à la télévision qui mettent en scène un “pour” et un “contre”. Récemment, il a signé un contrat avec un éditeur pour un nouveau livre sur les “dangers” des pesticides. De l’avis de la communauté scientifique travaillant sur les pesticides, il distord très régulièrement les résultats d’articles scientifiques pour critiquer les pesticides. Répéter ce genre de distorsions, et ne pas les corriger quand elles sont relevées par des personnes compétentes, c’est une violation totale et complète de ce que l’on est en droit d’attendre d’un journaliste. Pourquoi choisit-il de continuer à distordre ainsi la littérature scientifique, et donc de diffuser lui aussi de la désinformation ?

Pour commencer, regardons leurs incitations monétaires. Pour le complotiste, grâce à sa présence sur les différentes plateformes de crowdfunding, son activité de création de contenu lui permet de dégager des revenus – “de l’argent”. Revenus qui lui permettent ensuite de payer ses factures, son loyer, ses vacances, et ainsi de suite. Pour le journaliste, il dérive aussi des revenus de son activité – pour commencer, avec la vente de ses livres. Dans son cas, c’est surtout sa position proéminente comme opposant aux pesticides qui le rend désirable pour le journal qui l’emploie – lui donnant ainsi des perspectives d’emploi très intéressantes. Car sa proéminence signifie qu’il a une audience, sans doute fidèle. Et le journal qui l’emploie veut bénéficier de cette audience, soit pour lui afficher de la publicité, soit pour lui vendre des abonnements, sans doute les deux. Toutes ces raisons font que l’un comme l’autre ont un gain monétaire à continuer à produire le contenu qu’ils produisent, et ce même s’il s’agit de contenu intellectuellement problématique.

À ces incitations monétaires, s’ajoutent une kyrielle d’incitations non-monétaires. Les humains ont certes des objectifs monétaires (et matériels), mais ils ont aussi des objectifs liés à leur image, à leur intégration sociale, et ainsi de suite.

Le créateur complotiste peut par exemple sincèrement croire que lui, il est “éveillé”, que lui, il ne se fait pas avoir, que lui, il n’est pas un mouton. Croire que l’on a raison contre tout le monde, c’est potentiellement très satisfaisant d’un point de vue psychologique. C’est un premier exemple d’incitation non-monétaire.

Le créateur complotiste peut également se sentir appartenir à une communauté qu’il juge importante, désirable – la “complosphère”. Il s’y est fait des ami.e.s, il y a pris des habitudes, il y a appris des codes, des normes et des valeurs qu’il partage. Ici, le gain non-monétaire à continuer à produire son contenu est de continuer à ressentir ce sentiment d’appartenance. Qui peut d’ailleurs être encore renforcé par le sentiment d’être “éveillé” dont je parlais un peu plus tôt : non seulement, il y a le sentiment d’appartenance, mais en plus, il perçoit le groupe auquel ce sentiment se rattache comme une avant-garde, qui aurait compris des choses sur le monde que personne d’autres à part ses membres aurait compris. Qui n’aurait pas envie d’appartenir à une telle avant-garde ?

Le créateur complotiste, ainsi que le journaliste, peuvent aussi dériver de la satisfaction de leur influence, de leur visibilité, de la taille de leur audience. Pour le complotiste, c’est sans doute satisfaisant d’avoir des milliers de personnes qui regardent ses vidéos, qui aiment ses vidéos, qui commentent ses vidéos en lui disant qu’il a raison. Le contenu de ses vidéos influence ce que pensent les membres de son audience. Pour le complotiste, c’est un pouvoir qu’il peut utiliser. Pour le journaliste, c’est plutôt via les invitations sur les plateaux télé, le fait d’avoir son nom sur un livre, et donc d’être reconnu comme une autorité (fusse-t-elle illégitime) qui génèrent de la satisfaction. Lui aussi a sans doute une influence sur ce que pense son audience.

Voici donc quelques exemples d’incitations non-monétaires. J’insiste qu’il s’agit seulement d’exemples. J’insiste également que mes exemples ne sont pas nécessairement une liste exhaustive de toutes les incitations que rencontrent notre complotiste et notre journaliste.


Incitations individuelles et bien-être social

C’est un point extrêmement important, quoique très en dehors du cadre de cet article et qui mériterait d’être traité pleinement et séparément dans de futurs articles : on voit avec ces deux exemples que les incitations individuelles (“ce qui est bon pour l’individu”) ne sont pas nécessairement alignées avec ce qui est socialement désirable (“ce qui est bon pour la société”).

Il serait en effet socialement préférable que les contenus complotistes cessent d’être autant diffusés, et que les résultats scientifiques ne soient plus distordus pour servir un objectif politique. En d’autres termes, que la désinformation soit moins présente. Mais l’intérêt du complotiste comme du journaliste ne sont pas alignés avec l’intérêt social.

À noter que le mot “bon” doit être pris ici avec beaucoup de recul. La notion de “bon” (et de “mauvais”) est d’abord un jugement de valeur, ce qui la place en dehors du champ scientifique. Ce qui ne veut pas dire que le champ scientifique doive ignorer les jugements de valeur. Mais il s’agit, là encore, de questions aussi complexes que fascinantes qui méritent d’être traitées séparément.

Un exemple réel et très spectaculaire de cet écart est celui des émissions de CO2 : émettre du CO2 ne coûte en général rien (ou quasiment rien) aux émetteurs. Ils n’ont donc qu’une incitation très faible à réduire leurs émissions. Mais socialement, nous avons collectivement intérêt à réduire les émissions de CO2. Avec cet exemple, vous avez sans doute une bonne intuition de pourquoi je pense que ce décalage entre l’intérêt individuel et l’intérêt collectif est un point important qui mérite d’être traité dans de futurs articles…


Quelques incitations non-monétaires courantes

Au-delà des exemples du complotiste et du journaliste, et même si la variété des incitations non-monétaires est très grande, il y en a certaines d’entre elles qui reviennent régulièrement. Je vous propose d’en aborder quelques unes qui me paraissent courantes.

Triple précision :

  1. Je ne base pas ce paragraphe sur des recherches empiriques
  2. Je ne prétends pas que la liste soit (ou ne soit pas, d’ailleurs) exhaustive
  3. La typologie qui suit est tout à fait personnelle, et je ne prétends pas qu’elle soit d’une grande robustesse

Le premier grand ensemble d’incitations non-monétaires courantes concerne les incitations sociales : le gain est lié, d’une manière ou d’une autre, à notre position sociale, à nos interactions avec les autres et au jeu (au sens de Goffman) qui en découle. Quelques exemples :

  • faire partie d’un groupe que l’on juge positivement, et éventuellement tirer les bénéfices associés à l’appartenance à ce groupe
  • avoir le sentiment d’appartenir à un groupe que l’on juge positivement – en ayant en tête qu’avoir le sentimentd’appartenir à un groupe, et appartenir réellement à un groupe, ce sont deux choses différentes
  • obtenir du prestige
  • passer pour quelqu’un de cool, de sympa. Avoir une “bonne” réputation.

Dans mon esprit, les incitations non-monétaires sont très fréquemment des incitations de nature sociale : nous sommes une espèce sociale, ce qui nous donne de très nombreuses occasions de réagir à, et d’influencer, notre environnement social. Mais il y en a d’autres.

Il y a aussi des incitations psychologiques, qui n’impliquent pas directement le jeu social :

  • protéger/renforcer l’image que nous avons de nous-même
  • faire quelque chose parce que l’on aime faire cette chose

Il y a un troisième groupe, les incitations “politiques” :

  • obtenir ou conserver le pouvoir
  • défendre une (ou des) cause(s) et de(s) valeur(s) qui nous tiennent à cœur

Une précision sur le terme de “politique” : il peut s’agir de “la politique”, au sens courant où on l’entend. Mais il peut aussi s’agir de toutes les situations qui impliquent une forme de lutte pour s’approprier des ressources. Vous vous doutez sans doute, mais la question de “la politique” mérite sans doute un traitement dédié dans une série d’articles !

Quand l’on essaie d’identifier les incitations de quelqu’un qui participe à un débat (dans l’objectif d’identifier s’il faut croire ses arguments, ou les vérifier), il est fort probable que ses incitations principales fassent partie de cette liste. Je redis toutefois que cette courte liste est seulement indicative, et ne se veut pas exhaustive (mais pourrait l’être par accident, sait-on jamais !).

Des interactions entre incitations difficiles à prédire

Je l’ai déjà dit, je vais le redire : on n’a aucune raison de supposer que pour une alternative donnée, il n’y ait qu’une seule incitation qui joue. Les incitations sont souvent multiples. Ou pour le dire encore autrement, les gains associés à une alternative peuvent être monétaires et aussi non-monétaires – et pour les non-monétaires, ils peuvent être de plusieurs types différents.

On sait (sur la base de résultats empiriques nombreux et variés, accumulés depuis une bonne vingtaine d’années) que les interactions entre incitations peuvent soit aller dans le même sens, auquel cas les incitations se renforcent (crowding in), soit aller dans un sens contraire, auquel cas elles se chassent (crowding out).

Si elles se renforcent, concrètement cela augmente la probabilité qu’une certaine alternative soit choisie plutôt qu’une autre. Par exemple : j’aime écrire du contenu sur le scepticisme et la science économique (incitation non-monétaire), et l’écriture de ce contenu génère un revenu (incitation monétaire). La probabilité que je décide d’écrire ce contenu augmente grâce à ces deux incitations.

Si elles se chassent, l’effet net sur la probabilité est difficile à estimer : certaines incitations peuvent faire augmenter la probabilité, alors que d’autres peuvent la faire diminuer. L’effet total dépendra de la puissance et du poids de chacune des incitations. Par exemple : j’aime écrire du contenu sur le scepticisme et la science économique (incitation non-monétaire), mais je travaille dans un secteur d’activité qui me verse un salaire très confortable et je préfère travailler dans ce secteur pour continuer à percevoir ce salaire plutôt qu’écrire du contenu (incitation monétaire). La probabilité que je décide d’écrire ce contenu augmente-t-elle ? Diminue-t-elle ? Est-elle inchangée ? C’est moins clair que dans l’exemple précédent. Comme très souvent en économie, la réponse est un franc et massif ça dépend !

Le problème est qu’il n’y a pas, à ce jour ni à ma connaissance, de théorie générale qui permet d’expliquer quand et pourquoi elles se renforcent, et quand et pourquoi elles se chassent. De fait, nous sommes obligés de faire du cas par cas. Ça n’est pas très élégant, ni très pratique, et il ne fait aucun doute qu’avoir une sorte de théorie générale des incitations serait une avancée scientifique majeure en science économique. Elle rendrait sans doute aussi service aux pouvoirs publics, en permettant de faire des prédictions plus robustes des effets qu’auront certaines politiques publiques. Mais pour le moment, il n’existe pas de telle théorie.

Au-delà de l’aspect scientifique du manque d’une telle théorie, il me semble que c’est important que les sceptiques aient aussi en tête ce manque. Car pour que le concept d’incitation soit utile dans notre boîte à outil, l’enjeu n’est pas seulement de réussir à identifier correctement les incitations. L’enjeu est aussi de bien comprendre comment les différentes incitations que l’on a identifié interagissent entre elles. Sans prendre correctement en compte ce dernier enjeu, on risque d’aboutir à de fausses conclusions. Ce qui serait somme toute fort dommage !

À vendredi prochain, 18h, pour le prochain article. Et si vous n’êtes pas déjà abonné.e par email, n’hésitez pas à vous abonner pour ne pas le manquer.